Lecture : La Supplication
La Supplication - Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse
Svetlana Alexievitch
Svetlana Alexievitch vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature et c’est une très bonne nouvelle. J’ai un souvenir particulièrement intense de la lecture de La Supplication, sous-titrée « Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse ». J’ai tellement aimé ce livre qu’il n’est plus dans ma bibliothèque, je l’ai donné, j’ai oublié à qui.
Svetlana Alexievitch est journaliste. Son oeuvre est à ce titre singulière. Elle ne fait pas oeuvre de fiction mais établit au fil des ans la chronique des grandes tragédies de la Russie contemporaine.
La Supplication donne la parole aux femmes des « liquidateurs », ces hommes dont l’Histoire officielle a fait des héros et qui sont allés, en 1986, ensevelir sous du béton le réacteur en fusion de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Avant de commencer à mourir dans des conditions atroces.
Voici un extrait du début de ce grand texte :
« PROLOGUE
UNE VOIX SOLITAIRE
« Je ne sais pas de quoi parler... De la mort ou de l'amour ? Ou c'est égal... De quoi ? Nous étions jeunes mariés. Dans la rue, nous nous tenions encore par la main, même si nous allions au magasin... Je lui disais : "Je t'aime." Mais je ne savais pas encore à quel point je l'aimais... Je n'avais pas idée... Nous vivions au foyer de la caserne des sapeurs-pompiers où il travaillait. Au premier étage. Avec trois autres jeunes familles. Nous partagions une cuisine commune. Et les véhicules étaient garés en bas, au rez-de-chaussée. Les véhicules rouges des pompiers. C'était son travail. Je savais toujours où il était, ce qui lui arrivait. Au milieu de la nuit, j'ai entendu un bruit. J'ai regardé par la fenêtre. Il m'a aperçue : "Ferme les lucarnes et recouche-toi. Il y a un incendie à la centrale. Je serai vite de retour."Je n'ai pas vu l'explosion. Rien que la flamme. Tout semblait luire... Tout le ciel... Une flamme haute. De la suie. Une horrible chaleur. Et il ne revenait toujours pas. La suie provenait du bitume qui brûlait. Le toit de la centrale était recouvert de bitume. Plus tard, il se souviendrait qu'ils marchaient dessus comme sur de la poix. Ils étouffaient la flamme. Ils balançaient en bas, avec leurs pieds, le graphite brûlant... Ils étaient partis comme ils étaient, en chemise, sans leurs tenues en prélart. Personne ne les avait prévenus. On les avait appelés comme pour un incendie ordinaire... Quatre heures du matin... Cinq... Six... À six heures, nous avions prévu d'aller chez ses parents. Pour planter des pommes de terre. (…)
(Elle se tait.) Parfois, c'est comme si j'entendais sa voix... Vivante... Même les photos n'agissent
pas sur moi autant que sa voix. Mais il ne m'appelle jamais... Et en rêve... C'est moi qui l'appelle...
Sept heures... À sept heures, on m'a fait savoir qu’il était à l'hôpital. J'ai couru, mais la milice avait déjà isolé le bâtiment et n'y laissait entrer personne. Seules les ambulances traversaient le barrage. Les miliciens criaient : près des voitures, la radiation bloque les compteurs au maximum, ne vous approchez pas. Je n'étais pas seule : toutes les femmes avaient accouru, toutes celles dont les maris se trouvaient dans la centrale, cette nuit-là. Je me suis lancée à la recherche d'une amie, médecin dans cet hôpital. Je l'ai saisie par la blouse blanche lorsqu'elle est descendue de voiture :
— Fais-moi passer !
— Je ne peux pas ! Il va mal. Ils vont tous mal. Mais je ne la lâchai pas :
— Juste jeter un regard. Elle me dit :
— D'accord, allons-y ! Pour un quart d'heure, vingt minutes.
Je l'ai vu... Tout gonflé, boursouflé... Ses yeux se voyaient à peine...
— Il faut du lait. Beaucoup de lait ! m'a dit mon amie. Qu'ils boivent au moins trois litres !
— Mais il n'en prend pas.
— Désormais, il en prendra.
Nombre de médecins, d'infirmières et, surtout, d'aides-soignantes de cet hôpital tomberaient malades, plus tard... Mourraient... Mais alors, personne ne le savait...À dix heures du matin, l'opérateur Chichenok renditl'âme... Il fut le premier... Le premier jour… »